
La perspective est l'art de représenter sur une surface plane une réalité qui est en trois dimensions.
Dessiner en perspective, c'est dessiner l'illusion de la vérité et de la vraisemblance : tricher pour mieux discerner le réél. La perspective, c'est l'art des faux semblants, c'est avant tout le fruit d'une question primordiale : comme je me situe par rapport à ce que je vois, comment exprimer mon point de vue, dans tous les sens du terme !
Etymologiquement, le mot latin perspectiva possède une double signification : « vue claire » et « vue traversante ». Deviner, voir clairement, voir à travers mais sans voir ce à travers quoi on regarde... Mystérieuse, la perspective évoque sans cesse quelquechose qui nous échappe pour mieux voir ailleurs...
« Suivant les règles de la perspective, elles [les gravures] représentent mieux des cercles par des ovales que par d'autres cercles ; et des carrés par des losanges que par d'autres carrés ; […] en sorte que souvent, pour être plus parfaite en qualité d'images, et représenter mieux un objet, elles doivent ne pas lui ressembler »
Descartes, La Dioptrique
Alors ? la perspective est-elle une illusion, une tromperie, une tricherie ? Comment interprétons-nous la réalité à partir d'une image ? Je vous invite à réfléchir sur le célèbre « Ceci n'est pas une pipe » de Magritte, aux images impossibles d'Escher, aux illusions d'optique et à la magie des anamorphoses…


Petite histoire de la perspective
La période antique
Pline, au Vème siècle avant JC s'émerveillait des représentations extrêmement réalistes des peintres Zeuxis et Parhasios ; Euclide (IIIème siècle av. JC), s'évertuait à mettre en place une théorie (fausse) de la perception visuelle et c'est au 1er siècle av. JC que Vitruve énoncera clairement le premier une théorie selon laquelle les droites parallèles semblent converger vers l'infini, jetant ainis les bases de la perspective linéaire.
L'espace symbolique médiéval
Les artistes du Moyen-Age éclipsent totalement l'idée de représentation en perspective. Cette période, essentiellement tournée vers la représentation du religieux, s'exprime surtout de manière symbolique sans se préoccuper d'une quelconque adéquation avec la réalité : les rois et les saints sont plus grands que nature, les couleurs et l'organisation des plans expriment un espace religieux et symbolique avec une structure extrêment codifiée. Les paysages disparaissent, remplacés par des fonds dorés qui écrasent l'idée même de profondeur. Ce qui est important est représenté plus grand au détriment des autres éléments du tableau, même si l'image qui résulte semble instable et bizarre.
La Renaissance et l'apogée de la perspective
Avec la redécouverte des Antiques, les artistes de la Renaissance se soucient davantage de représenter le monde tel qu'ils le voient et non tel qu'ils voudraient qu'on le perçoive. C'est Giotto (1266-1337) qui le premier représentera dans ses fresques de la basilique Saint François à Assise, un espace véritablement en perspective, même si celle-ci est encore empirique et aproximative.
Les recherches sur la perspective prendront véritablement forme au 15ème siècle, en Italie et plus précisément à Florence. C'est Brunelleschi (1377-1446) qui jettera les bases de la perspective comme méthode de dessin, rigoureuse et argumentée, en évoquant les notions de points de fuite et de ligne d'horizon. Il réalisera une expérience capitale devant le Baptistère de Florence qui prouvera le bien-fondé de sa théorie perspective grâce au système de la Tavoletta. Cette expérience montrera également les limites de la représentation perspective : pour qu'une image dessinée en perspective paraisse juste, il faut absolument que le spectateur soit placé en face du point de fuite principal du tableau. Si le spectateur s'écarte de cette position, l'image devient fausse.
Alberti (1404-1472) théorisera et développera les intuitions de Brunelleschi : il affirme que dessiner en perspective revient à observer le sujet à travers la vitre d'une fenêtre, et à y reporter tout ce qui est vu. En termes géométriques, le dessin en perspective est une projection centrale sur un plan, où le centre est l'oeil fixe de l'observateur, et le plan la toile posée sur son chevalet. Il élabore sa construzione legittima, première méthode de construction d'une perspective à partir d'un plan et d'une élévation.
A l'apogée de la Renaissance, la perspective devient incontournable et son utilisation systématique dans la représentation de l'espace picturale : les lignes fuyantes, les quadrillages au sol et des vues de cités idéales parfaites remplacent les paysages jugés inexacts et chaotiques. L'homme de la Renaissance projette, grâce à la perspective, un monde construit tel qu'il l'idéalise et se représente au centre, homme universel et tout-puissant. Cette vision du monde obéit à la volonté de vouloir tout codifier, de trouver un ordre et une logique sous-jacents au chaos du monde réél. Paolo Uccello sera un des plus grands représentants de cette perspective souveraine.
Les illusions baroques
Le baroque exploitera les multiples possibilités illusionnistes offertes par la perspective : les 16ème et 17ème siècles seront les siècles du trompe l'oeil et des fausses architectures qui élargiront ou modifieront la perception des espaces intérieurs. Faux ciels, coupoles en trompe l'oeil, raccourcis démesurés dont la fausse coupole peinte par Pozzo (1642-1709) dans l'église Saint Ignace à Rome, produisant une illusion parfaite. La perspective devient alors l'art de la tromperie qui amuse et séduit tout à la fois par la grâce de sa virtuosité. Parallèlement, elle devient une véritable science mathématique.
La période moderne et l'éclatement des perspectives
Certains peintres mirent assez rapidement le doigt sur les limites de la perspective centrale : des déformations exagérées jusqu'à l'anamorphose, l'impossibilité pour le spectateur de choisir son point de vue, une rigidité imposée et une difficulté à représenter les courbes et le "flou". L'éonard de Vinci évoquera ainsi très tôtl'idée de la perspective atmosphérique avec le travail du sfumato qui estompe les lointains dans une brume bleutée.
Les peintres mettront longtemps avant de se détacher de la perspective et de la vision centrale qu'elle induit. Même les Romantiques et les Impressionnistes n'y échappent pas ! Il faudra attendre le début du 20ème siècle, la découverte d'autres formes de représentation telles que les estampes japonaises ou l'art africain, la révolution industriuelle et l'ère de la machine et de la vitesse, le bouleversement de la première guerre mondiale, pour s'affranchir des lois de la toute puissante perspective linéaire. Par exemple, le Cubisme refusera la vision statique de la Renaissance et proposera une représentation dynamique de la nature et des sujets. Le Futurisme introduira la notion de temporalité et de vitesse, le Surréalisme insistera sur un espace rêvé onirique proche des théories psychanalytiques.
Ainsi, il est impossible de réduire la représentation de l'espace à un simple exercice de géométrie : la perspective est avant toute chose une mise en perspectives de points de vue, d'idée et de pratiques.
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Fresque à Pompéi |
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Les Riches heures du Duc de Berry |
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Giotto, Fresque à Assise |
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La tavoletta, expérience de Brunelleschi |
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Uccello, construction perspective |
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| La Cité idéale d'Urbino, Ecole de Piero della Francesca, 1475 | |
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Georges Braque, nature morte cubiste |
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Dynamisme d'un footballeur, Boccioni |